L’édit de Nantes ou le baiser de Judas

Qui n’a jamais entendu parler de ce bon roi Henri IV ? Dans la mémoire des Français, il reste avant tout présent pour sa «poule au pot» et son édit de Nantes. N’étant pas sur un webzine culinaire, je ne parlerais pas ici de la «poule au pot» ! Dans l’imaginaire populaire, l’édit de Nantes est un édit de tolérance et de liberté, favorable aux protestants. Mais qu’en est-il réellement ? (1)

Le contexte

Avant de parler de l’édit, rappelons un peu le contexte. Le début du 16ème siècle est bien sûr marqué par un événement majeur : la Réforme religieuse initiée par Luther. Celle-ci fait «boule de neige» et se propage dans toute l’Europe. En France, elle se développe surtout sous sa forme calviniste (Jean Calvin). Au départ, le pouvoir n’intervient pas. La sœur du roi, Marguerite de Navarre, est elle-même très proche des idées de la Réforme et protège le «groupe de Meaux» (2). Les choses changent avec « l’affaire des placards», qui n’a rien avoir avec un problème de mobilier. Il s’agissait d’affiches que des protestants placardaient un peu partout, jusque sur la porte de la chambre royale. François Ier, jusque-là peu regardant, ne pouvait pas tolérer une telle provocation.

Par ailleurs, de plus en plus de nobles étaient gagnés aux idées de la Réforme, et dans un monde où religion et politique sont entremêlées, ce genre d’affaire peut très vite dégénérer. C’est ainsi que commence une véritable guerre civile franco-française. En réalité, il faudrait parler de guerres civiles (au pluriel). Car loin d’être une guerre continue, il s’agit plutôt d’une série de guerres entrecoupées d’édits de pacification, pas moins de 8 au total (sans compter celui qui nous intéresse) : 1562, 1563, 1568, 1570, 1573, 1576, 1577, 1580.

Sans refaire toute la chronologie de ces guerres, retenons simplement qu’à défaut de s’aimer les uns les autres (Jean 13 : 34), on se massacrait les uns, les autres.

Un tournant majeur a lieu le 1 août 1589 lorsque le roi Henri III est assassiné par Jacques Clément, un moine extrémiste. Cet assassinat a un contrecoup inattendu puisqu’il place le royaume de France dans une situation inédite. Henri III n’ayant pas d’héritier direct, en vertu de la loi de succession, c’est Henri de Navarre, son plus proche parent, qui doit lui succéder … or celui-ci est protestant ! Impensable pour les ligueurs, qui lui opposent tout de suite un autre roi : le cardinal de Bourbon.

Commence alors une nouvelle guerre civile où Henri IV usera de force et de diplomatie pour venir à bout de ses adversaires et conquérir tout son royaume. Lui-même finira par se convertir en 1593 («Paris vaut bien une messe»). Sacré roi en 1594, il reçoit le soutien du pape l’année suivante. Si cela permet de rallier le plus grand nombre, quelques ultra-catholiques continuent à résister et le dernier à se rendre est le duc de Mercœur. C’est donc tout naturellement à Nantes qu’est signé notre fameux édit.

L’édit

Venons-en maintenant à l’édit lui-même. Cet édit fait partie de ces choses dont tout le monde a entendu parler, mais que personne n’a jamais lues. Présentons donc un peu son contenu. Un préambule, 93 articles, 56 articles secrets et 2 règlements financiers. Ce texte de loi n’a pas pour but d’être un ouvrage idéologique, c’est avant tout un règlement pragmatique qui veut répondre à un problème immédiat.

Contrairement à ce que l’on croit, cet édit est avant tout favorable aux catholiques, mais concède néanmoins quelques droits aux protestants en leur accordant une existence légale. Pour l’époque, c’était déjà beaucoup ! Et en réalité, ces faibles concessions auront bien du mal à être appliquées.

Le but

Le plus grand contresens que l’on fait sur cet édit concerne son but. Cet édit n’a jamais eu pour vocation de permettre une «liberté de culte» ou une «liberté religieuse» comme on l’entendrait actuellement. Henri IV n’a jamais pensé que cet édit apporterait une solution définitive. Au contraire, il devait être un pansement temporaire en attendant la véritable solution qui ne pouvait être que la réunion de tous les Français au sein de l’Eglise gallicane. L’idée était de construire une Eglise nationale sur le modèle de l’Eglise anglicane qui se développait à la même période. Cette Eglise serait bien évidemment catholique, mais modérée, afin que chacun puisse s’y sentir à son aise.

Henri IV attendait donc que les protestants de son royaume, reviennent petit à petit au sein de l’Eglise catholique.

Les conséquences

La stratégie du roi fut effectivement une réussite. L’édit de Nantes a duré près d’un siècle, jusqu’à ce que Louis XIV, le révoque par l’édit de Fontainebleau (1685). Mais n’allons pas croire que Louis XIV a révoqué cet édit pour le plaisir de persécuter les protestants. Si Louis XIV a révoqué cet édit, c’est surtout parce qu’il pensait que celui-ci n’avait plus lieu d’être, puisqu’il n’y avait plus de protestants dans le royaume. C’est en tout cas ce qu’on lui disait. Certes par-ci, par-là, on entendait bien encore quelques protestants, mais ce n’était plus qu’une infime minorité.

Evidemment, nous savons en réalité que ces protestants étaient plus nombreux que le roi ne se l’imageait (750 000 selon les estimations des historiens). Néanmoins, le fait même que le roi puisse penser que les protestants avaient disparu, traduisait une réalité : une diminution flagrante de leur nombre. Au 16ème siècle un certain nombre de nobles étaient passés à la Réforme mais après l’édit de Nantes, tout au long du 17ème siècle, petit à petit, beaucoup étaient revenus au catholicisme gallican, comme l’espérait Henri IV. De fait, si Louis XIV pouvait croire qu’il n’y avait plus de protestants dans son royaume, c’était effectivement parce qu’il n’en voyait plus dans son entourage, à la cour, alors qu’ils étaient encore fort nombreux sous ses prédécesseurs.

Et pour nous ?

Pour conclure, que retenir de cette histoire ? Plusieurs points pourraient être relevés, mais j’en retiendrai essentiellement un : ce ne sont pas forcément les persécutions les plus visibles ou les plus violentes qui sont les plus dangereuses. Ce constat n’est pas nouveau, déjà au 3ème siècle, Origène (3) remarquait que la foi chrétienne se relâchait à cause de l’absence de la persécution.

N’allez pas me faire dire ce que je n’ai pas dit : je ne suis pas en train de faire l’apologie de la persécution et je ne regrette pas les époques passées. Bien au contraire, je suis vraiment heureux et reconnaissant d’être né dans un pays où je peux vivre ma foi librement (ce qui est extrêmement rare à l’échelle de l’histoire) et je souhaiterais que chaque chrétien puisse bénéficier de ce même privilège.

Veillons à ce que ce privilège ne devienne pas un piège !

Notes

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(1) Pour ceux qui aiment lire, on peut conseiller le livre de Bernard Cottret L’édit de Nantes. Cet article s’appuie beaucoup sur les travaux de cet historien moderniste, ainsi que sur ceux de sa femme (Monique Cottret), dont j’ai pu suivre les cours. En annexe de son ouvrage, il propose une copie complète de l’édit.
(2) Groupe de pré-réforme réuni autour de l’évêque de Meaux. Leur projet était notamment de traduire la Bible dans la langue du peuple.
(3) Né vers 184 à Alexandrie, il voit son père mourir en martyr alors qu’il n’a que 18 ans. Il prend très jeune la direction de l’école chrétienne de sa ville, avant d’émigrer à Césarée. Assurément le plus grand théologien de son temps, il est finalement lui-même arrêté et torturé lors de la persécution de Dèce. Il meurt peu de temps après, des suites de ses blessures.
Source :
http://actualitechretienne.wordpress.com/2013/08/06/histoire-david-vincent-edit-de-nantes-ou-le-baiser-de-judas/

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