Essence, nature et matière

    Je continue la réflexion sur la personne de Jésus et ses « deux natures », en abordant maintenant la question de l’essence et de la nature. Je pense que la principale faiblesse de la position chalcédonienne, qui affirme que Jésus a deux nature (humaine et divine), est de ne pas avoir fait la distinction entre l’essence et la nature. Cette distinction est pourtant fondamentale, au-delà même de la question qui nous intéresse.

 Définition des termes.

      Commençons tout d’abord par définir précisément ces trois termes : essence, nature et  matière (corps).

     L’essence est l’être même de la personne, la nature est l’expression extérieure de cet être qui permet à la personne d’interagir avec le monde. La matière ou le corps est la partie visible, sensible (perceptible par les sens) de la nature.

     Normalement, chaque être revêt une nature qui correspond à son essence. Il peut toutefois exister des exceptions, parmi lesquelles l’Incarnation.

     L’essence est en elle-même insaisissable. Seul Dieu connait l’essence. En tant qu’humain nous ne pouvons connaître les êtres que par leur nature. Toutes les caractéristiques qui définissent la personne renvoient à sa nature.

          Ce qui pourrait se rapprocher le plus de l’essence est le nom. En effet, le nom renvoie à une personne bien précise sans la définir, ou presque. Tout au plus, nous pouvons connaître son sexe, et encore, un prénom comme Dominique est totalement neutre. Impossible de savoir s’il s’agit d’un homme, d’une femme, d’un blanc, d’un noir. Cependant dès que la personne est identifiée,  on l’associe automatiquement à une série de qualités qui révèlent sa nature : homme, femme, blanc, noir, petit, grand, gentil, jaloux, etc.

Nom et Essence

            Cette proximité entre le Nom et l’essence est d’ailleurs révélée par la Bible. Le « Nom » au sens biblique du terme n’est pas un simple  « prénom », mais se situe entre l’essence et la nature de la personne.

 Trois passages mettent particulièrement ce lien en valeur :

« Moïse dit à Dieu : J’irai donc vers les enfants d’Israël, et je leur dirai : Le Dieu de vos pères m’envoie vers vous. Mais, s’ils me demandent quel est son nom, que leur répondrai-je ? Dieu dit à Moïse : Je suis celui qui suis. Et il ajouta : C’est ainsi que tu répondras aux enfants d’Israël : Celui qui s’appelle « je suis » m’a envoyé vers vous. » Exode 3 : 13-14

 « Joseph, son époux, qui était un homme de bien et qui ne voulait pas la diffamer, se proposa de rompre secrètement avec elle. Comme il y pensait, voici, un ange du Seigneur lui apparut en songe, et dit : Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre avec toi Marie, ta femme, car l’enfant qu’elle a conçu vient du Saint-Esprit ; elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus ; c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. Tout cela arriva afin que s’accomplît ce que le Seigneur avait annoncé par le prophète: Voici, la vierge sera enceinte, elle enfantera un fils, et on lui donnera le nom d’Emmanuel, ce qui signifie Dieu avec nous. » Matthieu 1 : 19-23

       Comme vous l’aurez certainement remarqué, Marie n’a pas appelé son fils « Emmanuel » mais « Jésus ». Ceci n’est pas anecdotique. Le nom donné par l’ange, Emmanuel, qui signifie « Dieu avec nous », renvoie à l’essence même de Jésus. Cette essence divine est toutefois restée cachée aux yeux des hommes tout au long de son ministère terrestre et Jésus a pleinement et uniquement agi comme un homme, conformément à sa nature.

 « Que celui qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Eglises : A celui qui vaincra je donnerai de la manne cachée, et je lui donnerai un caillou blanc ; et sur ce caillou est écrit un nom nouveau, que personne ne connaît, si ce n’est celui qui le reçoit. » Apocalypse 2:17

     Notons ici un paradoxe : sur Terre, le but premier d’un prénom est de pouvoir identifier la personne. Donner un nom que personne ne connaît est donc purement contradictoire au vu de son usage terrestre. Cela confirme le sens biblique du nom.

 L’Incarnation de Jésus

Revenons maintenant plus précisément au sujet de l’Incarnation :

 « Lequel (=Jésus), existant en forme de Dieu, n’a point regardé comme une proie à arracher d’être égal avec Dieu,  mais s’est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes ; et ayant paru comme un simple homme, il s’est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu’à la mort, même jusqu’à la mort de la croix. » Philippiens 2 : 6-8

       Ces versets indiquent que Jésus, tout en étant Dieu, c’est-à-dire d’essence divine, s’est dépouillé de sa nature divine pour revêtir au moment de son incarnation sur Terre une nature humaine. Ainsi, aux yeux des autres hommes, il était bien un homme et uniquement un homme.

Philippe le Bel

          Terminons par une petite allégorie qui tout en étant limitée, n’en demeure pas moins intéressante.

         Au Moyen Age, le roi de France Philippe le Bel avait pour habitude de se promener régulièrement incognito dans les rues de Paris. Lorsqu’il avait ses habits royaux il pouvait donner des ordres aux soldats, les gens s’écartaient à son passage, s’agenouillaient, témoignaient de leur respect (ou de leur crainte) envers lui. Mais dès lors qu’il se promenait avec des habits « normaux », il était considéré comme un simple sujet. Il n’avait plus aucun privilège, ni aucun droit : les gens ne lui prêtaient plus aucune attention particulière, ils le bousculaient, l’ignoraient. Tout en étant toujours roi, il n’avait plus aucun des pouvoirs attachés à sa royauté.

            De même Jésus sur Terre, en revêtant la nature humaine, ne bénéficiait plus de ses capacités divines. Toute sa vie, toutes ses actions ont été menées en tant que simple homme.

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4 réflexions sur “Essence, nature et matière

  1. Bonjour,

    J’ai lu attentivement votre article et me dois de vous dire que j’estime celui-ci inexact à de nombreux titres.

    Premièrement, votre distinction entre nature et essence est vraiment discutable. D’abord parce que votre définition de la nature est totalement gratuite, sans justification et de ce que j’en lis, devrait plutôt s’appliquer à la forme (« morphè ») qu’à la nature. On ne comprends pas trop d’ailleurs comment vous justifiez votre distinction entre nature et essence, et pourquoi vous donnez tel sens à l’un et tel sens à l’autre.

    Les définitions que vous présentez ne sont d’ailleurs en accord avec les définitions traditionnelles de ces mots, définitions qui de plus reposent sur des distinctions subtiles. Notons enfin, que contrairement à vos propos ces distinctions étaient connues des pères chalcédoniens, « physis » et « ousia » se rencontrent bien dans le symbole de Chalcédoine. Simplement les pères eurent la sagesse ne pas abuser de sophistique et donnèrent un emploi différent à ces termes mais un définition identique.

    Venons-en ensuite à votre interprétation toute personnelle du chapitre de Philippiens 2 où lisant « mais s’est dépouillé lui-même,  » vous traduisez par il « s’est dépouillé de sa nature divine » !

    Le texte ne dit pas cela, au contraire. En effet, Paul appelle dans ce début de chapitre chacun à l’humilité, en donnant comme exemple le Christ. Le texte ne s’éloigne pas de cette idée. Et quand Paul dit que celui étant « dans la forme de Dieu » et « égal » à celui-ci se « vida lui-même » en prenant la forme d’un esclave et en devenant semblable à l’homme, il ne parle pas d’autre chose que de l’humilité. L’humilité de Jésus-Christ, certes, combien plus humble et belle que la nôtre, mais humilité quand même. Pour baliser encore son propos, Paul poursuit d’ailleurs sa phrase en précisant à nouveau « il s’est humilié lui-même ». Et comment donc s’est-il humilié, comment s’est-il anéanti lui-même sinon en prenant « la forme de l’esclave et en devenant semblable aux hommes ». Lui qui était Seigneur devint esclave, lui qui était Dieu devint homme, devait-il pour cela cesser d’être Seigneur et Dieu ? Oh, non (Jean 13.13 – Jean 8.58)

    Remarquons de plus que Paul ne dit pas que le Christ était « esclave » et « homme » mais précise bien qu’il avait la « forme » d’un esclave et la « ressemblance » de l’homme. Il n’était pas seulement ce qu’il paraissait être, il était Dieu de plus. Il ne dit d’ailleurs pas autre chose au verset 6 en disant que le Christ existe en « forme de Dieu » : bien qu’égal à Dieu (le Père) le Christ se distingue de lui en étant le Fils.

    Peut-être nous reste-il à commenter votre expression malheureuse au sujet de cette nature, cette « expression extérieure » dont aurait été privée le Christ durant son incarnation. Le problème est que le Christ est justment venu partager son expression extérieure, sa lumière incrée, avec nous, et l’apôtre Jean ne cesse de le répéter durant son évangile en disant que le Fils de Dieu, lumière des hommes vint « dans le monde pour éclairer tout homme. » (Jean 1.9), que cette lumière « a habité parmi nous » et que « nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père. » (Jean 1.14).

    Ainsi, ce Jésus qui en plantant sa tente parmi nous a laissé contemplé sa gloire celle « du Fils unique venu du Père » pouvait-il être sur terre comme vous l’avez écrit un « simple homme » ?

    Que le Seigneur nous guide,

    Renaud

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    • Bonsoir Renaud,
      Merci pour vos remarques qui sont très intéressantes et qui me permettent de compléter mes explications sur quelques points. Je répondrai essentiellement à la première remarque, les autres trouvant leurs réponses dans les articles de cette série (déjà parus ou à paraitre).

      Vous semblez penser que les mots ont un sens en eux-même. Je comprends tout à fait cette position, c’est ce que j’ai moi-même cru pendant longtemps et c’est ce qu’on pense naturellement. Mais dès lors qu’on fait un peu de linguistique et qu’on s’intéresse à l’étymologie et à l’histoire des mots, on s’aperçoit qu’il n’y a rien de plus faux.
      Un mot a le sens qu’on lui donne et parfois, ce sens est exactement contraire à sa racine ou à son sens initial.

      Prenons par exemple le mot latin « persona » qui a donné « personne » en français. Dans son sens premier, ce terme désigne le masque de théâtre. Ainsi , lorsqu’un écrivain chrétien parle d’un Dieu composé d’une substantia et de trois persona , il peut aussi bien s’agir d’une confession de foi trinitaire classique, que d »une confession de foi modaliste, en fonction du sens qu’on donne au terme de « persona ».

      Pour revenir à nos pères chalcédoniens, évidement qu’ils connaissaient « physis » et « ousia », maintenant qu’ils n’aient pas voulu faire la distinction entre les deux, ne veut pas dire qu’on ne peut pas la faire. Aux siècles qui ont précédé ce concile (3 ème et début 4ème) , les auteurs grecs ne distinguaient pas forcément « hypostasis » et « ousia », et employaient indifférement l’un pour l’autre. Cela n’a pas ensuite empêché les théologiens de faire une distinction très claire pour parler d’une ousia et de trois hypostasis.

      La vraie question à se poser est donc plutôt : la distinction est-elle pertinente ? Et je pense que la réponse est oui, cette distinction est fondamentale.

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  2. Pingback: Vers une nouvelle Réforme | Philochristos

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